J’

écoutais récemment un podcast des masterclass littéraires de France Inter avec pour invitée Maylis de de Kerangal, auteure d’une dizaine de romans tels que Corniche Kennedy, Naissance d’un pont et Réparer les vivants pour ne citer que les plus connus. Alors qu’elle nous parlait de ses méthodes et habitudes d’écriture, un élément m’a frappé. Elle dispose d’une petite chambre de bonne qu’elle occupe pour écrire. Un lieu où elle est libre de penser, dormir, réfléchir, écrire. Un lieu où elle peut fumer à loisir et laisser son regard se perdre en regardant par la fenêtre. Un lieu loin des distractions du quotidien et des interruptions que nous impose la vie. Un lieu calme et privé. Un lieu… à soi.

Voilà exactement la thèse qu’avance Virginia Woolf dans son essai, lorsqu’un collège prestigieux lui demande de donner une conférence sur la production (ou plutôt le trop peu) de fiction féminine : pendant la plus grande partie de l’histoire, les femmes ont été privées de deux éléments clefs pour l’imagination et la rédaction de pièces de théâtre, de romans de poésie et d’ouvrages en tout genre. La première, une somme suffisante dont elles peuvent disposer personnellement – en d’autres termes, pas gérée  par un mari qui décide pour soi – qui leur laisse le temps de se consacrer à leur travail. La seconde, un endroit privé et exclusif pour se retirer et demeurer seule avec leurs pensées, leurs idées et leurs réflexions. Notons que dans cette nouvelle traduction de A room of one’s own, le terme « room » a été traduit par « lieu » à défaut du mot « chambre », qui renvoyait déjà aux enfants, à la maison, la famille ou la chambre commune. Je trouve le terme de lieu plus juste, s’élargissant à la possibilité d’un bureau, d’une salle d’étude ou même d’un café.

La liberté intellectuelle dépend des choses matérielles. La poésie dépend de la liberté intellectuelle. Et les femmes ont toujours été pauvres, pas seulement depuis deux cents ans, mais depuis le début des temps.

 

Au cours de plusieurs promenades, dîners et après-midis consacrés aux études, Virginia Woolf mène une réflexion approfondie et tente d’expliquer pourquoi, depuis toujours, les femmes ont toujours été mises au second plan. Shakespeare a eu la chance de devenir l’un des plus grandes dramaturges du monde, mais pas sa sœur. Peut-être n’avait-elle pas son génie, mais elle n’est aussi jamais allée étudier le latin en lisant Horace, Virgile et Ovide. Le talent est une chose, mais la grande différence réside dans l’inégalité fondamentale instaurée entre les deux sexes depuis le début de notre histoire.

Quels encouragements supplémentaires puis-je vous donner pour plonger dans le chantier de la vie ? Jeunes femmes, pourrais-je dire (…) vous êtes à mon avis détestablement ignorantes. Vous n’avez jamais fait aucune découverte d’une quelconque importance. Vous n’avez jamais ébranlé un empire ou mené une armée au front. Les pièces de Shakespeare ne sont pas de vous, et vous n’avez jamais introduit une race barbare aux bienfaits de la civilisation. Quelle est votre excuse ? (…) Nous avons eu bien autre chose à faire.

Sans notre travail à nous, ces mers resteraient inexplorées et ces terres fertiles seraient un désert. Nous avons mis au monde et nourri et lavé et éduqué, jusque vers l’âge de six ou sept ans, le milliard et six cent vingt-trois millions d’êtres humains qui sont, selon les statistiques, en ce moment présent à l’existence ; et ça, même en admettant que certaines avaient de l’aide, ça prend du temps.

 

Un essai plein d’intelligence qui ne tombe pas dans la critique pure et dure du patriarcat d’une manière vindicative. Les choses sont comme elles sont, il ne sert à rien de chercher des coupables chez les hommes ou les femmes. L’importance et de prendre conscience de la totale égalité de nos âmes et de nos inspirations. Selon Woolf, l’homme et la femme sont différents, mais nous avons tous une part de masculin et de féminin en nous. Écrire avec uniquement l’un de ces deux côtés mène forcément à un appauvrissement de notre œuvre : il manque une dimension de féminité aux hommes, comme il manque une dimension de masculinité aux femmes. Femmes, hommes, citoyens du monde, empressez-vous de lire cet essai qui fait fit de la haine et de la rancune pour faire avancer la littérature ensemble, peu importe votre sexe.

Alors l’occasion viendra et la poétesse morte qui était la sœur de Shakespeare revêtira ce corps si souvent tombé. Tirant sa vie des inconnues qui l’ont précédée, comme fit son frère avant elle, elle naîtra. Mais nous ne pouvons compter sur sa venue sans cette préparation, sans cet effort de votre part, sans cette détermination qu’une fois revenue à la vie elle trouve possible de vivre et d’écrire sa poésie, car sinon ce serait impossible. Mais je maintiens qu’elle viendra si nous travaillons pour elle, et que ce travail, même dans la pauvreté et l’obscurité, vaut la peine.

 

Éditions Folio

240 pages

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